Je m'appelle Marcelo Rossi. Je mesure 1 mètre 69. Pendant trente-neuf ans, ça a été le premier chiffre qu'on remarquait chez moi. Avant mon prénom. Avant mon métier. Avant ce que j'avais à dire.
Ma mère est française, originaire d'Annecy. Mon père venait de Milan. J'ai grandi entre les deux, dans une famille où l'allure comptait — pas l'ostentation, l'allure. La chemise repassée le dimanche. Les chaussures cirées tous les soirs. Le menton un peu relevé. Mon père me répétait qu'un homme entrait dans une pièce trois secondes avant son visage.
À dix-sept ans, j'ai compris que pour moi, ces trois secondes ne diraient jamais la même chose que pour les autres.
Genève, la banque, les pieds sous la table
J'ai fait HEC, puis douze ans dans une grande banque privée à Genève. Sur le papier, tout allait bien. Costumes coupés à Milan, montre du grand-père, salaire qui ferait taire beaucoup de monde. Mais il y avait ce détail. Tous les soirs en rentrant, je retirais des talonnettes que j'avais achetées en pharmacie. Trois centimètres. Pas assez. Elles glissaient à la fin de la journée, me faisaient mal au bas du dos, et un matin un collègue les a vues quand j'ai oublié de les remettre. Il n'a rien dit. C'était pire.
J'ai essayé les inserts haut de gamme commandés aux États-Unis. Pareil. J'ai essayé des chaussures rehaussantes commerciales — vous savez, ces modèles qu'on voit en publicité, avec la semelle qui ressemble à un trottoir. Je les ai portées trois jours. Une amie m'a demandé si j'avais changé de marque. J'ai jeté la paire dans une benne, en bas de chez moi.
« Tous les soirs en rentrant, je retirais des talonnettes en pharmacie. Un matin, un collègue les a vues. Il n'a rien dit. C'était pire. »
Le dîner
Janvier 2022. Restaurant Le Cinq, à Paris. Dîner d'affaires avec un client suisse, M. Brunner. Lui faisait 1m92. Au moment de l'apéritif, le sommelier sert le vin. M. Brunner attrape mon verre, et me le tend. À bout de bras. Comme on tend un verre à un enfant qui attend qu'on lui passe le sien. Personne autour de la table n'a rien remarqué.
Moi, je l'ai senti pendant six mois.
J'ai pensé à la chirurgie d'allongement. J'ai lu les forums russes, les cliniques en Turquie, les six mois de béquilles, les os qu'on casse exprès et qu'on étire millimètre par millimètre. J'ai fermé l'ordinateur. Il devait exister autre chose.
Le retour à Florence
En juillet 2022, j'ai démissionné. Mon père était mort deux ans plus tôt. Son frère, mon oncle Carlo, tenait un petit atelier de cordonnier dans le quartier de San Frediano, à Florence. Quarante ans qu'il faisait des souliers à la main. J'y suis allé un samedi, sans prévenir. Je suis resté trois mois.

Je lui ai expliqué ce que je voulais. Pas une chaussure rehaussante. Une vraie chaussure italienne — sneaker, mocassin, bottine, peu importe — qui se trouverait, par construction, faire dix centimètres de plus. Invisible. Indétectable. Confortable. Une paire qu'on pourrait porter chez le notaire, en réunion, à un mariage, sans qu'aucun œil ne s'attarde sur la semelle.
Mon oncle a souri. Il m'a dit : « On a déjà essayé, dans les années 80. On n'avait pas les bons matériaux. Aujourd'hui peut-être. »
Dix-huit mois, trente-quatre prototypes
On a appelé un ingénieur podologue de Milan, Pietro Conti, qui travaillait avec des cyclistes professionnels sur la répartition des appuis. À nous trois, on a mis dix-huit mois à arriver à la première paire qui tenait debout — au sens propre. Trente-quatre prototypes. Une bibliothèque de mousses haute densité testées une par une. Une structure ergonomique interne qu'on a finie par déposer sous le nom Invisilift™.
La règle qu'on s'était fixée : si on pouvait deviner le système en regardant la chaussure de l'extérieur, on jetait. Si la démarche du porteur changeait, on jetait. Si le confort lâchait après six heures de marche, on jetait.
« Pas une chaussure rehaussante. Une chaussure italienne qui, accessoirement, vous rend dix centimètres plus grand. »
Le jour où je l'ai mise
Le premier modèle final, on l'a fini un mardi de septembre 2023. Sneaker basse, cuir blanc cassé italien, +8 cm. Je l'ai chaussée dans l'atelier. J'ai fait trois pas. J'ai regardé mon oncle. Il a hoché la tête une fois. On n'a rien dit pendant une minute.
Le soir, je suis allé dîner avec deux amis à Florence. L'un mesure 1m87. Personne n'a remarqué les chaussures. Mais à un moment, mon ami plus grand m'a dit : « T'as l'air différent ce soir, je sais pas ce que c'est. » Je n'ai pas répondu. J'avais ma réponse.
Pourquoi MARCELO & CO
J'ai mis six mois de plus à industrialiser sans rien perdre. J'ai lancé la maison en mars 2024. Le nom, c'est le mien — parce que je n'ai pas créé ça pour le bénéfice d'un fonds anonyme. Je l'ai créé pour les hommes que je croisais dans les couloirs feutrés de la banque, dans les vestiaires de salle de sport, dans les ascenseurs d'hôtel. Ceux qui ne disent rien mais qui retirent une talonnette tous les soirs.
Si vous êtes là, vous savez exactement de quoi je parle.
Vous connaissez ce moment dans une réunion où vous parlez, et où le regard passe à travers vous. Vous connaissez les photos de groupe où on vous met devant. Vous connaissez les applications de rencontre où vous mentez sur votre taille parce qu'au-dessous d'un certain chiffre, vous n'existez plus. Vous connaissez la femme que vous aimez, qui un soir, en mettant ses talons, vous dit « Non je vais mettre les plates, c'est mieux » — et vous savez ce que ça veut dire.
Vous n'avez rien à expliquer. Je sais.
Ce que je vous propose
Je ne vous propose pas un miracle. Je vous propose une paire de chaussures italiennes, faites à Florence par des gens qui ont passé leur vie à faire des souliers, qui se trouve vous rendre, par construction et sans personne ne s'en doute, jusqu'à dix centimètres plus grand.
Vous allez la porter au bureau. À un rendez-vous. À l'aéroport. Au mariage de votre frère. Vous allez marcher comme vous marchez d'habitude. Personne ne vous demandera pourquoi vous avez l'air différent. Mais on le sentira. C'est précisément le but.
Et un soir, en rentrant, vous retirerez vos chaussures comme avant. Sauf que cette fois, il n'y aura rien à cacher dedans.
C'est ce que j'aurais voulu trouver à trente ans.
